CONFESIÓN DE POETA | MAURICE MAETERLINCK

Confession de poète

   Je veux répondre de mon mieux aux questions que vous m’avez posées. J’avoue qu’elles m’embarrassent un peu, car elles touchent à des choses profondes, confuses, et graves, sur lesquelles je n’ai jamais aimé à m’interroger directement, et vous m’obligez à descender ainsi à tâtons, en des souterrains peut-être dangereux pour moi, et où la pauvre lumière que je crois y apporter risque fort de vaciller étrangement aux tournants les plus noirs, sous je ne sais quels souffles de ténèbres.

   Il est difficile, puisqu’elles confluent un peu, de répondre strictement et séparément à chacune des questions posées, sans s’exposer à maintes redites; pardonnez donc si, par moments, les solutions s’emmêlent un peu plus que de raison.

   À part l’instinct qui m’y pousse — et peut-être pourrait-on dire ici que l’instinct est l’idée générale par excellence, mais informulée, et probablement informulable — à part l’instinct qui m’y pousse, je n’ai sur l’art et ses fonctions aucune idée générale que j’ai le droit de croire mienne. C’est là une des oubliettes de mon cerveau où j’aime le moins à pénétrer, et lorsque je m’y aventure, j’en sors toujours découragé et effrayé pour longtemps, au souvenir des pullulations pas trop embryonnaires que j’y ai entrevus. Il y a là quelque mystère probablement aussi insoluble que celui de nos destinées, et en attendant mieux, je ferme les yeux avec résignation, en me laissant aller aux impulsions obscures d’une force intérieure, que je ne connaîtrai peut-être jamais.

   J’aime moins encore à examiner la question d’un côté plus extérieur, si l’on veut, et à m’égarer dans les antiques et assez estériles territoires des théories esthétiques; tous les chemins convergent un peu trop vers les mêmes et immémoriales écuries d’Augias des littératures, situées au milieu des forêts sans clairières et sans étoiles jusqu’ici. Au fond, j’ai de l’art une idée si grande quelle se confond avec cette mer de mystères que nous portons en nous. Je pense que l’art doit être à l’homme ce que l’homme est à Dieu; — et peut-être Dieu lui-même a-t-il peine, par moment, à se rendre compte de l’homme. Mais, à considérer le côté moins nocturne des choses, il me semble que c’est l’unique atmosphère où une âme puisse se développer visiblement et normalement aujourd’hui; et, comme l’affirme l’admirable Carlyle, «la seule forme d’héroïsme qui nous reste». 

   Je n’ai donc d’autre étoile ici, qu’une pauvre petite nébuleuse intérieure, infiniment tremblotante au fond des ténèbres sans fin; mais inextinguible. Je ne sais où je vais ni ne veux le savoir; et c’est là, peut-être, l’état d’âme des meilleurs d’entre nous. Je crois qu’il vaut mieux ne pas trop se connaître soi-même et je n’envie pas ceux qui se parcourent aisément. J’ai, avant tout, un immense respect pour tout ce qui est inexprimable dans un être, pour tout ce qui est silencieux dans un esprit, pour tout ce qui n’a pas de voix dans une âme, et je plains l’homme qui n’a pas de ténèbres en lui.

   Vous me demandez ensuite de quelle façon je comprends mon art particulier; et ici aussi, il faudra me pardonner des multiples évasions. Depuis l’exemple un peu fallacieux d’Edgar Poe, il semble que maints artistes tiennent à se persuader qu’ils sont conscients: que leur art est prémédité, qu’ils en ont fait le tour une fois pour toutes, qu’ils ont embrassé d’un coup d’oeil définitif leurs champs d’expériences et en ont vu toutes les ressources. Ils opèrent au milieu d’un système d’alambics multicolores et très savants, l’éclairage est sagement réglé, et le feu est placé dans un coin, entouré de précautions. Ils se font gloire de pouvoir dire exactement ce qu’ils ont voulu et où ils vont; mais je crois que la conscience ici est l’indice du mensonge et de la mort. Je crois que tout ce qui ne sort pas des profondeurs les plus inconnues et les plus secrètes de l’homme, n’a pas jailli de sa seule source légitime. Je crois qu’alors, ce n’est pas la verge sainte de Moïse qui a frappé le rocher mystérieux dans les déserts de l’âme, mais la verge mauvaise de celui qu’il ne faut pas nommer. Je compare l’alchimie du cerveau à l’alchimie de la nuit; et le cours des étoiles me semble moins inexplicable que les cours des pensées. J’ai toujours constaté sur moi-même, que toutes les parties conscients de mon art (pardonnez-moi cette expression trop orgueilleuse, mais je l’emploie uniquement pour abréger) ont varié sans cesse et se sont inclinées aux souffles divers des lectures et des autres influences; tandis que toutes les parties instinctives, tout ce que je n’avais voulu, tout ce dont j’ignorais l’origine, tout ce dont je ne me rendais pas compte, demeurait immuable au milieu des mes évolutions. J’ai remarqué aussi qu’à mesure que j’acquérais la pleine conscience de quelque élément de mon art, c’était l’infaillible indice de la mort et de l’élimination prochaine de cet élément. On pourrait dire que désormais trop conscient, il était semblable à une branche qui se flétrissait après avoir produit son fruit. Il y en a d’innombrables ainsi, mortes au pied de l’arbre ; de quoi faire un salutaire feu de joie où je voudrais brûler les formules, les apparences et les procédés. Il me semble que ces progrès de la conscience qui montent lentement comme une vie, en laissant la mort derrière elle, n’offrent d’intérêt, et ne doivent être accélérés, à travers toutes ces morts successives, que parce que, les premières branches disparues, d’autres, inconnues et insoupçonnées jusqu’alors, entrent immédiatement en sève, vertes et fécondes tant qu’elles restent dans l’ombre, pour se faner à leur tout quand la clarté les gagne, et ainsi de suite, jusqu’à la cime des feuillages, que j’espère n’apercevoir que de l’autre côté du tombeau. 

   Je ne pourrais donc vous parler que de choses mortes dont il vaut mieux ne pas remuer le silence; et quant à ce qu’il y a au-dessus d’elles, j’aurais peur ici, du son de ma propre voix. Il y a dans notre âme, une chambre de Barbe-Bleu, qu’il ne faut pas ouvrir. Aujourd’hui, vous me mettez une clef d’or dans la main ; mais je tremble devant la porte, et j sais que cette clef tombera dans le sang si je désobéis à l’ordre mystérieux. Il y a dans notre âme une mer intérieure, une effrayante et véritable mare tenebrarum où sévissent les étrangers tempêtes de l’inarticulé et de l’inexprimable, et ce que nous parvenons à émettre en allume parfois quelque reflet d’étoile dans l’ébullition des vagues sombres. Est-ce de ces uniques eaux muettes que nous arrosons les terres mortes de l’art? Je ne sais; mais il me semble que l’on sent leur volume s’accroître en soi, à mesure qu’on avance dans la vie, sous toutes les sources de la nuit qui nous entourent, jusqu’à ce que, peut-être, elles nous montent à la gorge, et nous imposent, ce qui doit être la sagesse suprême, le silence qui désormais connaît son règne.

   Et c’est ainsi que j’écoute, avec une attention et un recueillement de plus en plus profonds, toutes les voix indistinctes de l’homme. Je me sens attiré, avant tout, par les gestes inconscients de l’être, qui passent leurs mains lumineuses à travers les créneaux de cette enceinte d’artifice où nous sommes enfermés. Je voudrais étudier tout ce qui es informulé dans une existence, tout ce qui n’a pas d’expression dans la mort ou dans la vie, tout ce qui cherche une voix dans un coeur. Je voudrais me pencher sur l’instinct, en son sens de lumière, sur les pressentiments, sur les facultés et les notions inexpliquées, négligées ou éteintes, sur les mobiles irraisonnés, sur les merveilles de la mort, sur les mystères du sommeil, où malgré la trop puissante influence des souvenirs diurnes, il nous est donné d’entrevoir, par moments, une leur de l’être énigmatique, réel et primitif; sur toutes les puissances inconnues de notre âme; sur tous les moments où l’homme échappe à sa propre garde; sur les secrets de l’enfance, si étrangement spiritualiste avec sa croyance au surnaturel, et si inquietante avec ses rêves de terreur spontanée, comme si réellement nous venions d’un source d’épouvante! Je voudrais guetter ainsi, patiemment, les flammes de l’être originel, à travers toutes les lézardes de ces ténébreux système de tromperie et de déception au milieu duquel nous sommes condamnés à mourir. Mais il m’est impossible d’expliquer tout cela aujourd’hui; je ne suis pas sorti des limbes, et je tâtonne encore, comme un enfant, aux carrefours bleus de la naissance.

   Vous compléterez ma pensée, mieux que je pourrais le faire, comme vous l’avez fait si souvent, c’est notre espoir, cette présence attentive, et c’est une de nos plus saints joies.

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Confesión de poeta

   Quiero responder como mejor pueda a las preguntas que me ha formulado. Confieso que me incomodan un poco, porque tocan cosas profundas, confusas y serias sobre las cuales nunca me ha gustado preguntarme directamente, y usted me obliga a descender de este modo a tientas, en túneles peligrosos quizás para mí, y donde la pobre luz que creo aportar corre el fuerte riesgo de vacilar extrañamente en las curvas más negras, bajo no sé qué soplo de las tinieblas.

   Es difícil, ya que convergen un poco, responder estricta y separadamente a cada una de las preguntas planteadas sin exponerse a muchas repeticiones. Perdone entonces si, por momentos, las soluciones se enredan un poco más de lo razonable.

   Aparte del instinto que me empuja — y se podría decir quizás que el instinto es la idea general por excelencia, pero no formulada, y probablemente informulable —, aparte del instinto que me empuja, no tengo sobre el arte y sus funciones ninguna idea general que tenga derecho de creer mía. Hay allí una de las mazmorras de mi cerebro en la que menos me gusta penetrar, y cuando me aventuro en ella, salgo siempre desanimado y atemorizado por largo tiempo, ante el recuerdo de las proliferaciones no demasiado embrionarias que vislumbré. Hay allí algún misterio probablemente tan irresoluble como el de nuestros destinos, y esperando algo mejor, cierro los ojos con resignación, dejándome ir con los impulsos oscuros de una fuerza interior que quizás nunca conozca.

   Me gusta aún menos examinar la cuestión desde un lado más superficial, si se quiere, y extraviarme en los antiguos y bastante estériles territorios de las teorías estéticas. Todos los caminos convergen un poco demasiado hacia los propios e inmemoriales establos de Augías de las literaturas, ubicados en el medio de los bosques sin claros y sin estrellas hasta ahora. En el fondo, tengo del arte una idea tan grande que se confunde con este mar de misterios que llevamos con nosotros. Creo que el arte debe ser al hombre lo que el hombre es a Dios —y quizás a Dios mismo le cuesta, por momentos, darse cuenta del hombre. Pero, considerando el lado menos nocturno de las cosas, me parece que es la única atmósfera en la que un alma puede desarrollarse visible y normalmente hoy en día, y como lo afirma el admirable Carlyle, “la única forma de heroísmo que nos queda”.

   No tengo entonces otra estrella aquí más que una pobre pequeña nebulosa interna, infinitamente temblorosa en el fondo de las tinieblas sin fin; pero inextinguible. No sé adónde voy ni quiero saberlo, y está allí, quizás, el estado de ánimo de los mejores entre nosotros. Creo que vale más no conocerse demasiado a uno mismo y no envidio a aquellos que se recorren con facilidad. Tengo, antes que nada, un inmenso respeto por todo lo que es inexpresable en un ser, por todo lo que es silencioso en un espíritu, por todo lo que no tiene voz en un alma, y me compadezco del hombre que no tiene tinieblas en su interior.

   Usted me pregunta luego de qué forma entiendo mi arte particular. Y, aquí también, habrá que perdonarme múltiples evasiones. Desde el ejemplo un poco falaz de Edgar Poe, parece que muchos artistas quieren persuadirse de que son conscientes, que su arte es premeditado, que han dan dado la vuelta a todo de una vez por todas, que han abarcado de un vistazo definitivo sus campos de experiencia y han visto todos los recursos. Trabajan en medio de un sistema de alambiques multicolores y muy sabios, la iluminación está sensatamente ajustada y el fuego ubicado en una esquina, rodeado de precauciones. Se glorifican de poder decir exactamente lo que han querido y adónde van. Pero creo que la consciencia aquí es el indicio de la mentira y de la muerte. Creo que todo lo que no sale de las profundidades más desconocidas y más secretas del hombre no ha brotado de su única fuente legítima. Creo entonces que no es la santa vara de Moises que golpeó la misteriosa roca en los desiertos del alma, sino la vara mala de aquel a quien no hay que nombrar. Comparo la alquimia del cerebro con la alquimia de la noche. Y el curso de las estrellas me parece menos inexplicable que los cursos de los pensamientos. Siempre he comprobado en mí que todas las partes conscientes de mi arte (perdóneme esta expresión demasiado orgullosa, pero la empleo solamente para abreviar) variaron sin cesar y se han inclinado a los diversos soplos de las lecturas y otras influencias, mientras que todas las partes instintivas, todo lo que no había querido, todo de lo cual ignoraba el origen, todo de lo que no me daba cuenta, permanecía inmutable en medio de mis evoluciones. También he observado que a medida que adquiría plena consciencia de algún elemento de mi arte, eso era el infalible indicio de la muerte y próxima eliminación de ese elemento. Se podría decir que demasiado consciente ahora era parecido a una rama que se marchita tras haber producido su fruto. Existen innumerables ramas así, muertas al pie del árbol, suficientes para hacer una saludable hoguera en la que quisiera quemar las fórmulas, las apariencias y los procedimientos. Me parece que esos progresos de la consciencia que ascienden lentamente como una vida, dejando la muerte detrás de ella, solo tienen interés, y solo deben ser acelerados, a través de todas esas muertes sucesivas, porque, con las primeras ramas desaparecidas, otras, desconocidas e insospechadas hasta entonces, brotan inmediatamente, verdes y fecundas en tanto permanezcan en la sombra, para marchitarse a su turno cuando la claridad las gane, y así sucesivamente, hasta la cima de los follajes, que espero solo percibir del otro lado del sepulcro.

   Solo podría entonces hablarle de cosas muertas de las cuales más vale no agitar el silencio. Y en cuanto a lo que hay sobre ellas, tendría miedo aquí del sonido de mi propia voz. Hay en nuestra alma una habitación de Barba Azul que no se debe abrir. Hoy usted me coloca una llave de oro en la mano. Pero tiemblo ante la puerta, y sé que esta llave caerá sobre sangre si desobedezco la misteriosa orden. Hay en nuestra alma un mar interior, un aterrador y verdadero mare tenebrarum en donde azotan las extrañas tempestades de lo inarticulado y lo inexpresable, y eso que alcanzamos a emitir alumbra a veces algún reflejo de estrella en la ebullición de las sombrías olas. ¿Es de esas únicas aguas mudas que regamos las tierras muertas del arte? No lo sé. Pero me parece que sentimos su volumen aumentar en nosotros a medida que avanzamos en la vida, bajo todas las fuentes de la noche que nos rodean, hasta que, quizás, ellas asciendan a nuestra garganta, y nos impongan lo que debe ser la sabiduría suprema, el silencio que a partir de ahora conoce su reino.

   Y es así que escucho, con una atención y un recogimiento cada vez más profundos, todas las voces indistintas del hombre. Me siento atraído, primero que nada, por los gestos inconscientes del ser, que pasan sus luminosas manos a través de los huecos de este recinto de artificio en el que estamos encerrados. Quisiera estudiar todo lo que no está formulado en una existencia, todo lo que no tiene expresión en la muerte o en la vida, todo lo que busca una voz en un corazón. Quisiera inclinarme sobre el instinto, en su sentido de luz; sobre los presentimientos; sobre las facultades y las nociones inexplicadas, descuidadas o apagadas; sobre los móviles irracionales; sobre las maravillas de la muerte; sobre los misterios del sueño, donde a pesar de la influencia demasiado fuerte de los recuerdos diurnos, se nos permite entrever, por momentos, un destello del ser enigmático, real y primitivo; sobre todas las potencias desconocidas de nuestra alma; sobre todos los momentos en los que el hombre escapa de su propia guardia; sobre los secretos de la infancia, tan extrañamente espiritualista con su creencia en lo sobrenatural, y tan inquietante con sus sueños de terror espontáneo, ¡como si realmente viniésemos de una fuente de espanto! Quisiera acechar así, con paciencia, las llamas del ser original, a través de todas las grietas de ese tenebroso sistema de engaño y decepción en medio del cual estamos condenados a morir. Pero me es imposible explicar todo esto hoy. No salí de los limbos, y ando a tientas aún, como un niño, en las encrucijadas novatas de la infancia.

   Usted completará mi pensamiento mejor de lo que yo podría hacerlo, como lo ha hecho tan a menudo. Es nuestra esperanza, esta presencia atenta, y es uno de nuestros más santos placeres. 


Extraído de L’Art Moderne, Año 10, número 8, Bruselas, febrero de 1890. Respuesta a una encuesta de Edmond Picard también hecha a los poetas Émile Verhaeren y Charles Van Lerberghe. Las preguntas eran, entre otras, ¿cómo concibe su arte?, ¿qué es para usted el Arte en general? y ¿qué relación ve entre su arte y el de su par?. Traducción Mariano Rolando Andrade.


Único Premio Nobel de Literatura belga, en 1911, dramaturgo, ensayista y poeta, Maurice Maeterlinck (1862-1949) es considerado por muchos como el máximo exponente del teatro simbolista. Nació en 1862 en Gante, donde estudió derecho, y desde muy joven comenzó a colaborar con versos en La Jeune Belgique. Su primera publicación, el poemario Serres chaudes (Invernaderos cálidos), vio la luz en 1889. Entre sus obras destacan las piezas de teatro Pelléas et Mélisande (1892), llevada a la ópera con música de Claude Debussy y libreto del propio Maeterlinck, y L’Oiseau blue (El pájaro azul,1909), así como el ensayo La vie des abeilles (La vida de las abejas, 1901). Maeterlinck brilla también por sus reflexiones sobre la poesía, el arte y el proceso creativo, tal como lo demuestra su “Confesión de Poeta”, en la que defiende la primacía de la intuición y lo irracional y profundo del ser ante lo superficial o razonado. La sugestión y lo que no es visible son esenciales en su obra. 

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