LAS VIDAS RECLUIDAS | GEORGES RODENBACH

LES VIES ENCLOSES (SELECTION)
 
Les lignes de la main
 
I
 
La main s’enorgueillit de sa nudité calme
Et d’être rose et lisse, et de jouer dans l’air
Comme un oiseau narguant l’écume de la mer
Et de frémir avec des souplesses de palme.
 
La main exulte ; elle est fière comme une rose
— Sans songer que l’envers est un réseau de plis ! –
Et fait luire au soleil ses longs ongles polis
Enchâssant dans la chair un peu de corail rose.
 
La main règne, d’un air impérieux, car tout
Ne s’accomplit que par elle, tout dépend d’elle ;
Pour le nid du bonheur, elle est une hirondelle ;
Et, pour le vin de joie, elle est le raisin d’août.
 
La main rit d’être blanche et rose, et qu’elle éclaire
Comme un phare, et qu’elle ait une odeur de sachet ;
C’est comme si toujours elle s’endimanchait
À voir les bagues d’or dont se vêt l’annulaire.
 
Or pendant que la main s’enorgueillit ainsi
D’être belle, et de se convaincre qu’elle embaume,
Les plis mystérieux s’aggravent dans la paume
Et vont commencer d’être un écheveau transi.
 
Vain orgueil, jeu coquet de la main pavanée
Qui rit de ses bijoux, des ongles fins, des fards ;
Cependant qu’en dessous, avec des fils épars,
La Mort tisse déjà sa toile d’araignée.
 
II
 
Les lignes de la main, géographie innée !
Ce sont d’obscurs chemins venus de l’infini ;
Ce sont les fils brouillés d’un rouet endormi ;
Ah ! l’arabesque étrange où gît la Destinée !
 
Quelle magicienne en lira le grimoire
Si confus – on dirait d’il y a si longtemps !
Parmi le sable nu, ruisseaux intermittents ;
Noms balafrant en vain un miroir sans mémoire.
 
Signes définitifs, encore qu’irrésolus !
Pâle embrouillamini, fantasques écritures
Dont le sens se dérobe et fuit sous des ratures,
Et que nul familier du mystère n’a lus.
 
Secret perdu du langage des lignes belles
Grâce à qui des bergers avaient trouvé le sens
Des astres de Chaldée en un ciel bleu d’encens,
Ayant vu dans leurs mains des lignes parallèles.
 
 
Les malades aux fenêtres
 
X
 
La maladie atteint aussi les pauvres villes…
 
Telles vont dépérir d’un mal confus et doux ;
À peine elles naissaient ; mais leurs cloches débiles
Sont comme les accès d’une petite toux…
 
D’autres souffrent, sans se plaindre, d’avoir sans trêve
L’ombre d’un vieux beffroi, sur elles, qui les grève.
 
D’autres sont simplement des vieilles déclinant,
Celles d’un temps fini, celles qui sont âgées,
Et dont les eaux, parmi leur silence stagnant,
Gardent tant de reflets qui les ont imagées.
 
Il en est que naguère abandonna la mer
Comme un grand amour qui tout à coup se retire ;
Et, depuis ce moment, ces villes ont un air
De se survivre, en appelant quelque navire.
 
Dans telles, c’est comme une odeur de vermoulu ;
Dans telles, c’est toujours comme s’il avait plu.
 
Il en est de plus infirmes que des aïeules,
Dont les murs ont des blancs de linges démodés
Et des noirs de robes de veuves vivant seules.
 
Celles aux murs perclus, aux pignons lézardés
Ont sur elles comme des rides de vieillesse.
 
Celles, jeunes encor, dont la croissance cesse,
Celles aux terrains nus où l’on ne bâtit pas,
Souffrent du mal secret de devenir pubères ;
C’est leur sang qui palpite au pouls des réverbères ;
Et dans la tour qui ment à l’espoir du compas,
Dans l’église qui reste inachevée et vaine,
C’est leur propre existence aussi qui s’interrompt.
 
Telle ville dolente est toujours en neuvaine,
Lieu de pèlerinage où l’on signe son front.
L’une décline et meurt d’une lente anémie ;
L’autre est pâle à jamais de quelque épidémie.
 
Une autre est comme une paralytique, sans
La souplesse et la joie en elle des passants.
 
Telles, leur maladie est d’être en proie aux pioches,
Les amputant de leurs vieux pignons, mutilant
Leurs briques dont le rouge est tout sanguinolent ;
Telles, leur maladie est d’être en proie aux cloches,
Et, dans leur calme et leur silence monacal,
Le cadran du clocher a l’air d’une tonsure.
 
Il en est qu’affaiblit un jet d’eau vertical
Et qui souffrent de lui comme d’une blessure…
 
 
Epilogue
 
Ici toute une vie invisible est enclose
Qui n’a laissé voir d’elle et d’un muet tourment
Que ce que laisse voir une eau d’aspect dormant
Où la lune mélancoliquement se pose.
 
L’eau songe ; elle miroite ; et l’on dirait un ciel,
Tant elle s’orne d’étoiles silencieuses.
Ô leurre de ce miroir artificiel !
Apparence ! Sérénités fallacieuses !
 
Sous la blanche surface immobile, cette eau
Souffre ; d’anciens chagrins la font glacée et noire ;
Qu’on imagine, sous de l’herbe, un vieux tombeau
De qui le mort, mal mort, garderait la mémoire.
 
Ô mémoire, par qui même les clairs instants
Sont douloureux et comme assombris d’une vase ;
L’eau se dore de ciel ; le chœur des roseaux jase ;
Mais le manque de joie a duré trop longtemps.
 
Et cette eau qu’est mon âme, en vain pacifiée,
Frémit d’une douleur qu’on dirait un secret,
Voix suprême d’une race qui disparaît,
Et plainte, au fond de l’eau, d’une cloche noyée !
**
LAS VIDAS RECLUIDAS (SELECCIÓN)
 
Las líneas de la mano
 
I
 
La mano se enorgullece de su desnuda calma
y de ser rosada y lisa; de por los aires jugar
como un ave burlándose de la espuma del mar;
y de estremecerse con la docilidad de la palma.
 
La mano exulta; es orgullosa como una rosa
—¡sin pensar que el reverso es una red de marcas!—
y al sol hace relucir sus pulidas uñas largas,
incrustando en la carne un poco de coral rosa.
 
La mano reina, con aire imperial, porque todo
se realiza a través de ella, por ella todo gira.
Para el nido del placer es una golondrina;
y es la uva de agosto para el vino del gozo.
 
La mano ríe de ser blanca y rosa, y de alumbrar
como un faro, y de tener aroma a aseada.
Es como si siempre se endomingara
por los anillos de oro que visten al anular.
 
Pero mientras así se enorgullece la mano
de ser bella, y de convencerse que perfuma,
misteriosos surcos en la palma se incrustan
y comenzarán a ser un laberinto helado.
 
Vano orgullo, coqueto juego de la mano pava
que ríe con joyas, finas uñas, esmaltes,
en tanto que debajo, con sus hebras al aire,
la Muerte pronta teje ya su tela de araña.
 
II
 
Las líneas de la mano, ¡geografía innata!
Son oscuros caminos del infinito venidos,
hebras enredadas de un telar dormido.
¡Ah! ¡El extraño arabesco donde yace el Mañana!
 
¿Qué hechicera va a leer el conjuro
tan confuso? —¡diríamos tan remoto!—
En la desnuda arena, riachuelos rotos:
nombres en vano en un espejo desmemoriado.
 
Signos definitivos, ¡aunque no descifrados!
Pálida maraña, caprichosas escrituras
cuyo sentido se evade y huye bajo tachaduras,
y que no ha leído nadie familiar con el arcano.
 
Secreto perdido del lenguaje de las líneas bellas,
gracias al cual los pastores resolvieron el misterio
de los astros de Caldea en un cielo azul de incienso,
tras haber visto en sus manos líneas paralelas.
 
 
Los enfermos en las ventanas
 
X
 
La enfermedad alcanza también a las pobres ciudades…
 
Unas van a declinar de un confuso y suave dolor;
apenas nacieron, pero sus campanas cobardes
son como los accesos de una pequeña tos…
 
Otras sufren, sin queja, de tener sin tregua sobre ellas
la sombra de un viejo campanario que las cerca.
 
Otras son simplemente ancianas en el ocaso,
las que son mayores, las de un tiempo pasado,
y cuyas aguas, entre su silencio estancado,
conservan tantos reflejos que las han adornado.
 
Las hay que antaño abandonó el mar
como un gran amor que se retira de pronto;
y, desde entonces, esas ciudades parecen estar
vivas sin vida, a algún navío pidiendo socorro.
 
En unas, es como un olor a carcomido;
en otras, es como si siempre hubiese llovido.
 
Las hay más impedidas que las ancianas,
cuyos muros tienen blanco de ropas anticuadas
y negros de vestidos de viudas solitarias.
 
Las de muros contrechos, frontones agrietados
tienen en ellas como arrugas de los años.
 
Las, jóvenes aún, cuyo crecimiento concluye,
las de terrenos desnudos donde no se construye,
el mal secreto de volverse púberes soportan.
Es su sangre que palpita al pulso de las farolas,
y en la torre que engaña a la esperanza del compás,
en la iglesia que permanece vana y sin terminar,
es su propia existencia también la que va a cesar.
 
Tal ciudad doliente está siempre en novena,
lugar de peregrinaje donde uno signa la frente.
Una declina y muere de una lenta anemia;
otra está pálida para siempre por alguna peste.
 
Otra es como una paralítica, sin la destreza
ni la dicha de los caminantes en ella.
 
Unas, su enfermedad es ser presa de las alcotanas,
amputándolas de sus viejos frontones, mutilados
sus ladrillos cuyo rojo está todo ensangrentado.
Otras, su enfermedad es ser presa de las campanas,
y en su calma y su silencio monacal,
el cuadrante del campanario asemeja una tonsura.
 
Las hay que debilitó un chorro de agua vertical
y que sufren de él como de una dolorosa rozadura…
 
 
Epílogo
 
Aquí toda una vida invisible está recluida:
solo ha dejado ver de ella y de un mudo tormento
aquello que permite ver el agua dormida
en la que la luna se posa con melancolía.
 
El agua fantasea, brilla y parecería un cielo,
tanto se adorna de estrellas en silencio.
¡Oh, señuelo de ese artificial espejo!
¡Apariencia! ¡Embusteros sosiegos!
 
Bajo la blanca superficie inmóvil, esta agua
sufre; penas antiguas la hielan y oscurecen.
Imaginen, bajo la hierba, una vieja tumba
y un muerto, mal muerto, que conserva la memoria.
 
Oh memoria, por la cual hasta los instantes claros
son dolorosos y como ennegrecidos por un fango.
El agua se dora con el cielo, el coro de juncos cotillea;
pero la falta de alegría demasiado tiempo ha durado.
 
Y esta agua que es mi alma, en vano pacificada,
tiembla de un dolor que se diría un secreto,
voz suprema de una raza que desaparece,
y lamento, en el fondo del agua, de campana ahogada.

Extraído de Georges RODENBACH, Les vies encloses, Eugène Fasquelle Éditeur, París, 1896. Traducción y presentación Mariano Rolando Andrade.


 

Perdido en los laberintos del espíritu fin du siécle, Georges Rodenbach (1855-1898) se resiste a ser olvidado. El poeta y novelista belga asoma con una rosa en la mano en el monumento funerario de su tumba del cementerio parisino de Père-Lachaise, una poderosa imagen de esa voluntad. Rodenbach es conocido sobre todo por su novela Bruges-la-Morte (Brujas la muerta), que tiene como personaje principal a la ciudad flamenca y le dio una fama inmediata en el momento de su publicación en 1892. Esta obra maestra del simbolismo se enmarca en una fecunda producción comprimida en poco más de una década y que incluye ocho poemarios. Comienza en 1877 con Le Foyer et les Champs (El hogar y los campos) y se cierra en vida del autor en 1898 con Le Miroir du ciel natal (El espejo del cielo natal), al que siguen algunas ediciones póstumas de inéditos. Les vies encloses (Las vidas recluidas), dividido en ocho poemas y publicado en 1896, está inspirado en el ocultismo, el romanticismo alemán y las obras de Baudelaire y Mallarmé.

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